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Addendum

Addendum à mon article publié in Éducation & Francophonie (à paraître): Les musées de sciences, la « présence » des objets et les défis pédagogiques de l’habitus

Faute de place, j’ai dû omettre cette section de l’article originel. La voici donc, en espérant que cela permette au lecteur de l’article d’approfondir une notion théorique à l’aide d’un exemple concret. Qui sait, cette exposition sera-t-elle montée un jour?

Voici un résumé de l’article avant de passer à l’addendum en question.

 

L’objectif de ce texte est de jeter les bases théoriques et pratiques pour la création d’une approche complémentaire à la visite conventionnelle des musées de sciences et de techniques. Le point de vue proposé cherche à (re)centrer, à (re)focaliser encore plus la pédagogie et la didactique muséale sur l’objet. Comment, en effet, redonner à ces objets froids et inertes, généralement placés derrière d’austères vitrines, leur « présence » originelle, qui éveillera en nous non seulement le sens de la vue (la « beauté » esthétique et pratique de l’objet) mais tous les autres, sans lesquels les objets de notre quotidien perdent toute leur signification — leur sens. La clé d’analyse se trouve dans trois concepts : profondeur, procédé et participation. Et au cœur de ces concepts se cache l’habitus, l’apprentissage structuré et structurant de toute connaissance.

 

Dans un article à paraître prochainement dans la prestigieuse revue scientifique Nature, Peter Galison et Jeffrey Schnapp s’interrogent sur l’avenir des musées de sciences. Il ne fait aucun doute, selon eux, que ces institutions de savoir ont comme principaux objectifs didactiques et pédagogiques de synthétiser, de documenter et de transmettre les connaissances scientifiques les plus variées. Les auteurs remettent cependant en question la valeur d’une pédagogie si étroitement associée à une clientèle d’âge scolaire (concept grand public), une tactique qu’ils jugent tout simplement insuffisante et incomplète. « Talk as if to twelve year olds », écrivent-ils en exergue. Bien que ces musées, par exemple, fussent parmi les premiers à prendre le virage des technologies de l’information (jeux interactifs, vidéos et animations en tous genres, attirantes pour les jeunes), cette nouvelle génération de contenu numérique n’est bien souvent rien de plus qu’une tentative — divertissante et esthétisante — de communiquer un élément d’information pertinent, qui était auparavant divulgué de manière tout aussi efficace par l’entremise d’un support papier (cartels muraux, catalogues, brochures). Selon Galison et Schnapp, il ne faut pas s’en tenir qu’aux médias de transmission des connaissances. Il faut complètement repenser la stratégie didactique des expositions, qu’ils déclinent en trois concepts: profondeur, procédés et participation. (En anglais, ils écrivent: « depth (not anthology) », « process (not product) » et « participation (not dissemination) »).

Cette approche, centrée sur l’objet scientifique, est certes ambitieux et demande une reconfiguration considérable du volet pédagogique et didactique des musées de sciences et de techniques. Afin de mieux comprendre de quoi il retourne, considérons l’exemple suivant, tiré de l’actualité scientifique québécoise récente : Le prix de la découverte de l’année 2012 octroyé par la revue Québec Science au R4E ramjet rotatif, ou moteur à hydrogène innovant.

 

(Les quatre chercheurs à l’origine du ramjet rotatif : Prof. Martin Brouillette, David Rancourt, Mathieu Picard et Prof. Jean-Sébastien Plante.)

 

Ce moteur révolutionnaire développé à l’Université de Sherbrooke est compact, fonctionne à l’hydrogène et produit une puissance mécanique phénoménale. Son efficacité détrône le standard de l’industrie, soit la turbine à gaz. Sa caractéristique physique première? Il ne contient qu’une seule pièce mécanique en mouvement, le rotor. Le punch? Imaginez la puissance d’une Ferrari dans un moteur de 12 kg! Comment le scénario d’une telle exposition pourrait-il se présenter? Tentons l’exercice et déclinons sous forme télégraphique les principaux points qui s’avéreraient intéressants de traiter[i].

 

Profondeur, ou archéologie du savoir :

Il faut chercher dans la « présence » des objets individuels une archéologie du savoir, une profondeur de connaissances et de savoir-faire distribués en de multiples strates épistémologiques et techniques.

  1. Au cœur du moteur se déploie le concept de statoréacteur. On peut alors :
    1. Discuter des caractéristiques de cette technologie (physique & ingénierie).
    2. Mentionner l’historique de cette technologie (qui remonte au début du 20e siècle) et les liens étroits avec l’aviation civile et militaire (avions et missiles).
    3. Observer l’apport économique et social de l’industrie aéronautique et son importance pour les États (pensons à Bombardier au Québec, Boeing aux États-Unis, Embraer au Brésil et Airbus en Europe).
  1. L’utilisation de l’hydrogène comme carburant permet :
    1. D’approfondir ce qu’est une énergie propre, qui n’émet aucun oxyde d’azote, contrairement aux turbines à gaz qui en produisent une grande quantité.
    2. D’expliquer la manière de produire l’hydrogène, d’en donner ses caractéristiques chimiques.
    3. D’observer que l’hydrogène est le moteur des étoiles.
    4. D’analyser les bienfaits de l’électrification des transports routiers, enjeux important de notre société.
    5. D’aborder la question de l’environnement et du réchauffement de la planète.

Procédés, ou la science en action :

Ce n’est pas le savoir paradigmatique de la science qui est intéressant, mais plutôt ses procédés et pratiques spécifiques, y compris l’apport épistémologique des échecs et des faux départs, ainsi que le rôle sociologique crucial des institutions qui financent les recherches.

  1. La conception de ce moteur se résume en grande partie à une modélisation fine, qui résulte en un prototype optimisé pour une physique spécifique.
    1. Qu’est-ce que la modélisation? Qu’est-ce que cela nous permet de faire? Qui se sert de la modélisation en science et technologie?
      1. Le rôle primordial des ordinateurs dans ces domaines de recherche depuis les années 1940.
    2. Pourquoi avoir pris 13 ans pour développer ce prototype?
      1. « Le principal défi lorsqu’on travaille en recherche, c’est l’échec. Nous en avons explosé des prototypes au cours des années… » Quels sont ces échecs? Qu’ont-ils appris de ceux-ci? Échecs versus occasions de nouvelles découvertes?
      2. Comment élabore-t-on un projet de recherche qui commande une structure du type « high risk / high reward» ?
      3. Quel est l’apport de la relation professeur-étudiants au projet de recherche?
    3. Comment passe-t-on du modèle virtuel au prototype matériel?
      1. Qui fabrique le moteur, et particulièrement la pièce rotative si innovatrice?
      2. Comment obtient-on des brevets? Est-ce nécessaire? Explication du concept de propriété intellectuelle. (On peut consulter le brevet US du ramjet rotatif sur le site de Google patents.)
  1. Pourquoi ce moteur est-il l’exemple parfait d’une technologie de rupture?iron-man-iron-man-vs-captain-america-how-will-marvel-handle-the-avengers-in-civil-war
    1. Quelle est la vision future — futuriste! — de ce projet innovateur?
      1. Par exemple, la confection d’exosquelettes ou orthèses robotiques de haute puissance. « Iron Man : c’est maintenant du concret » selon les dires du chef de projet.
    2. Selon les chercheurs, une telle technologie pourrait un jour déclasser la turbine à gaz, donc briser un paradigme technologique actuel.
  1. Comment finance-t-on un pareil projet?
    1. Subventions des gouvernements, comme le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (500 000$).
    2. Partenaires industriels tels Pratt & Whitney Canada, Hydrogenics, Cognitek, Composites Atlantiques ainsi que NRC – Aerospace Manufacturing.
    3. Le milieu économique de l’Estrie pourrait aussi être intéressé à investir pleinement dans une découverte locale.

Participation, ou que puis-je faire à titre de « simple » visiteur? :

Pourquoi se limiter à une simple « interaction virtuelle » quand il devient de plus en plus aisé de participer activement à la recherche fondamentale? [ii]

  1. L’utilisation d’un site web comme Kickstarter pour offrir une levée de fonds participative.
  2. Élaboration d’une plateforme web et mobile pour continuellement informer les personnes intéressées par le projet. Cela pourrait comporter des infos tels que :
    1. Qui travaille au projet? Où sont rendus les étudiants? (Présentement, l’un fait une thèse de doctorat au MIT et l’autre au Georgia Institute of Technology).
    2. La tenue d’un blogue pour échanger des infos et partager des ressources et des découvertes (une pratique, par exemple, répandue en astronomie amateur).
    3. L’organisation d’ateliers spécialisés et pointus pour aller plus en profondeur et ainsi entretenir un engouement pour le projet.
    4. Le développement d’un jeu (concept de gamification de la science, ou de la technè) pour pousser plus loin le développement de concept théorique et technologique.
  3. La mise en place de forums publics afin de débattre des enjeux économiques, technologiques et environnementaux d’une telle invention.
    1. Créer des événements participatifs avec des institutions et organismes québécois tels que les chambres de commerce du Québec, les écoles d’ingénierie, les associations de PME, les ministères gouvernementaux et les groupes environnementaux.
  4. Finalement, la mise en place d’un dispositif créatif, voire artistique, qui permettrait la visualisation et la commercialisation d’applications nouvelles pour cet engin innovateur.

 

L’objet matériel, dans ce cas-ci le R4E ramjet rotatif, est mis à nu, les différentes couches épistémologiques, techniques, sociologiques et culturelles décortiquées et présentées en exemple de « schèmes de la pratique » en science et technologie (pour reprendre un concept développé par Philippe Descola dans son ouvrage Par-delà nature et culture (2005), qui examine la non discontinuité — la fausse dichotomie — entre l’homme (culture) et son environnement (nature). Les « schèmes de la pratique » sont en effet considérés comme la source principale des habitus). Cette façon d’aborder et de présenter des objets constitue une amorce méthodologique novatrice et nécessaire, à mon avis, pour justement aller au-delà de la simple présentation esthétique de l’objet scientifique, ou du jeu éducatif destiné à la clientèle scolaire.

 

2013_04_11_newsletter

[i] Les informations techniques proviennent des textes de Joël Leblanc (2012), de Marty-Kanatakhatsus Meunier (2012), d’Isabelle Pion (2013) et du site Internet de l’Université de Sherbrooke (CAMUS) dédié au ramjet. Les 4 « R » sont pour Rim-Rotor Rotary Ramjet et le « E » pour Engine.

[ii] Gingras (2013, p. 21-24) parle brièvement du concept de « citoyens experts », ces professionnels militants qui font partie de groupes de pression, et qui « osent » remettre en question les résultats des scientifiques établis, dans des domaines aussi variés que la médecine, la technologie et l’environnement. Comme l’explique Gingras, cette « transformation des rapports entre citoyens et scientifiques est bien sûr liée à la montée du niveau général d’éducation mais également à l’accès facile, rapide et gratuit — grâce, en particulier, à Internet — à tout un ensemble de résultats de recherches, auparavant difficiles ou impossibles à obtenir et à assimiler. » La santé démocratique d’une nation ne dépend pas uniquement d’un sain débat politique, mais aussi d’une appréciation accrue des enjeux contemporains de la science et de la technologie (comme, par exemple, la décision unilatérale d’Hydro-Québec de reléguer aux oubliettes le développement industriel du moteur-roue, inventé en 1994 par l’équipe de l’ingénieur Pierre Couture). Les musées de sciences et de techniques offrent des lieux tout indiqués pour débattre publiquement de telles questions, qui ne sont pas sans intérêt pour l’avenir économique du Québec.

 

LEBLANC, J. (2012). Ils ont réinventé le moteur. Québec Science, 13 décembre 2012.

MEUNIER, M.-K. (2012). Le ramjet rotatif de l’UdeS propulsé au titre de « Découverte de l’année 2012 ». Article du 5 avril 2013.

PION, I. (2013). Le moteur d’une grande révolution? La Tribune, 25 février 2013.

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January 13, 2015 Posted by | Uncategorized | Leave a comment