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Carrière et vie professionnelle

Le cabinet de physique du château de Cirey (conclusion)

(Tiré de mon article publié en 2006 dans SVEC 2006:01, pp. 198-202)
Conclusion: faits experimentaux, anecdotes historiques et philosophie naturelle

‘Voltaire m’a envoyé de Berlin son histoire du Siècle de Louis XIV‘ écrit Lord Chesterfield à son fils le 13 avril 1752:

“C’est l’histoire de l’esprit humain, écrite par un homme de génie pour l’usage des gens d’esprit […] Il me dit tout ce que je souhaite de savoir, et rien de plus; ses réflexions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lecteurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et nationaux, plus qu’aucun historien que j’aie jamais lu, il rapporte tous les faits avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit toujours observer, le lui permettent.”[i]

Les faits, voilà ce que Voltaire propulse à l’avant-scène de toute connaissance. C’est essentiellement à l’aide de ceux-ci qu’il compose écrits historiques et philosophiques.

Dès 1735, en pleine rédaction du Siècle de Louis XIV, Voltaire explicite les liens étroits existant entre les sciences historique et physique:

“Croyez monseigneur le duc que mon respect pour la phisique et pour l’astronomie, ne m’ôte rien de mon goust pour l’histoire. Je trouve que vous faites à merveille de l’aimer. Il me semble que c’est une science nécessaire pour les seigneurs de votre sorte, et qu’elle est bien plus de ressource dans la société, plus amusante et bien moins fatigante que toutes les sciences abstractes [sic]. Il y a dans l’histoire comme dans la phisique certains faits généraux très certains, et pour les petits détails, les motifs secrets, etc., ils sont aussi difficiles à deviner que les ressorts cachez de la nature. Ainsi il y a partout également d’incertitude et de clarté. D’ailleurs ceux qui comme vous aiment les anecdotes en histoire, sont assez comme ceux qui aiment les expériences particulières en phisique.”[ii]

Pour Voltaire, les anecdotes historiques ‘sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire; ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom d’anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres’. [iii] Le parallèle avec la physique expérimentale est on ne peut plus direct: les faits d’expérience doivent pareillement être glanés à partir de la vaste moisson des phénomènes naturels, cependant que ces mêmes faits d’expérience intéresseront davantage le public s’ils touchent des phénomènes connus et divertissants — à l’instar de ceux présentés par l’abbé Nollet et autres lecturer demonstrators de son époque.[iv]

Pas étonnant alors que Voltaire échappe quelques remarques mordantes à l’endroit de sa divine Emilie, comme celle communiquée par exemple au duc de Richelieu, qui vient clore la citation précédente: ‘Voylà tout ce que j’ay de mieux à vous dire en faveur de l’histoire que vous aimez, et que made du Chatelet, méprise un peu trop. Elle traitte Tacite comme une bégueule qui dit des nouvelles de son quartier. Ne viendrez vous pas un peu disputer contre elle quelques jours à Cirey ?’ Ces ‘nouvelles de quartier’, que semble honnir Mme Du Châtelet, composées de petites anecdotes historiques éparses, rappellent que Mme Du Châtelet tient un discours distinct de celui de Voltaire quant à la signification des hypothèses en philosophie naturelle. Dans une lettre à Algarotti, elle sent même le besoin de souligner et de clarifier ce différend épistémologique: ‘J’ai une assez jolie bibliothèque. Voltaire en a une toute d’anecdotes; la mienne est toute philosophie’.[v]

Mme Du Châtelet n’apprécie guère la méthode historique de Voltaire, pour la même raison qu’elle dispute sa méthode scientifique: la prédominance des faits sur les généralisations et les connaissances rationnelles.[vi] Elle ne dénigre pas les expériences — elle les embrasse à vrai dire –, mais rejette en revanche le fait que celles-ci, conformément à la philosophie de Wolff et Leibniz, suffisent à générer une compréhension des causes premières des phénomènes naturels. Il faut à tout prix annexer aux expériences et à leurs machines une technologie immatérielle, les mathématiques et la métaphysique, pour que l’on puisse faire avancer la connaissance humaine. Voltaire, au contraire, ne jure que par les faits produits à l’aide d’outils issus de la culture matérielle historique et philosophique. Autant les monuments, les archives et les médailles incarnent — s’ils sont correctement utilisés — ‘l’instrumentation’ de la méthode empirique de l’histoire, autant les appareils du cabinet de physique du château de Cirey fondent la philosophie naturelle.

Achetés en majorité de l’abbé Nollet, ces instruments entrent toutefois dans la catégorie des instruments de démonstration, lesquels, s’il faut en croire le philosophe naturel anglais Joseph Priestley, auraient une toute autre fonction que celle attribuée de facto par Voltaire. C’est une métaphore — des plus opportunes à notre propos — qui permet à Priestley de comparer les instruments de démonstration à ceux dits de philosophie:

“All true history has a capital advantage over every work of fiction. Works of fiction resemble those machines which we contrive to illustrate the principles of philosophy, such as globes and orreries, the use of which extend no further than the views of human ingenuity; whereas real history resembles the experiments by the air pump, condensing engine and electrical machine, which exhibit the operations of nature, and the God of nature himself.”[vii]

Les instruments qui ornent le cabinet de Cirey ne produiraient-ils, contre toute attente, qu’une ‘fiction’ de la philosophie naturelle ? Où se trouve cette histoire factuelle de la physique que Voltaire défend inlassablement ? A quoi sert, en définitive, le cabinet de physique de Cirey ?

Mme Du Châtelet n’est pas dupe: les instruments de démonstration fournis par l’abbé Nollet n’ouvriront pas de perspectives nouvelles en philosophie naturelle. Ils ne présentent aux amateurs de tous acabits que des faits déjà bien étayés par d’autres savants européens; d’où la nécessité d’abandonner cette contrainte purement expérimentale (et mondaine) afin d’explorer, suivant des règles rigoureusement établies, la voie féconde de la raison. Pour Voltaire, par contre, et contrairement à Priestley, les instruments de démonstration ne créent point de fiction mais une histoire fidèle puisqu’ils nous mettent en face de faits incontournables, des faits répétés ad nauseam qui ne demandent qu’à être classés et expliqués. Il ne suffit donc pas de produire des faits nouveaux, rares et inexpliqués. Tout le contraire. Voltaire participe dans la première moitié du XVIIIe siècle à l’élaboration d’une ‘métaphysique de l’uniformité’, une métaphysique à la recherche de lois fondamentales plutôt que l’agglomération bête d’objets rares et merveilleux; une métaphysique qui favorise la réplication des expériences et le renforcement des faits existants plutôt que les effets inhabituels et curieux.[viii]

Les appareils de l’abbé Nollet, comme nous l’avons mentionné plus tôt, sont tout désignés pour cette tâche. Car en plus d’assouvir le luxe ostentatoire des aristocrates, tel que Voltaire en fait l’apologie dans Le Mondain, la décoration épurée des instruments encourage leur utilisation, et donc la mise en place d’une communauté savante et mondaine prête à souscrire à la régularité des faits d’expérience. Selon Simon Schaffer, ‘[d]emonstration devices were used as part of the process of fixing and regulating the meanings natural philosophers gave to the doctrines which they taught’. [ix] La signification ultime du cabinet de physique, en définitive, n’est pas que matérielle, c’est-à-dire utile à la création de faits. Le cabinet de physique a aussi une signification symbolique, qui procure à son possesseur un pouvoir de persuasion efficace. Toujours selon Schaffer, ‘[i]n disciplining their audiences, [the instruments’ users] also disciplined both the machine and themselves. The material culture of natural philosophy, its instruments and models, was a vital part of its doctrinal authority’.[x] Cette autorité dogmatique, que semblent garantir les instruments scientifiques, pourrait expliquer l’achat par Voltaire de nombreux autres instruments scientifiques plusieurs années après avoir reconnu abandonner l’étude de la physique. Qui plus est, cela justifierait — au moment où il est banni de France et brouillé avec le roi de Prusse — pourquoi Voltaire cherche à tout prix à récupérer en 1754 le cabinet de physique qui se trouve désormais à Paris: sans ce dernier, le prosélyte newtonien perd le symbole matériel de son autorité philosophique.[xi] Les instruments du cabinet de physique, en somme, expriment le caractère empirique de la philosophie naturelle newtonienne, une philosophie fondée uniquement sur les faits d’expérience; les instruments deviennent, pour Voltaire, les outils de son ‘histoire’ de la physique.

Pour Mme Du Châtelet, ce sont davantage les mathématiques que les machines du cabinet qui dotent sa métaphysique, celle de Leibniz et de Wolff, d’une emprise doctrinale sur l’ensemble des connaissances humaines.[xii] Et pourtant, même dans les portraits, les gravures et les descriptions écrites et verbales, on la dépeint couramment avec des instruments en plus des livres de mathématiques, qui pourtant paraissent gâcher une effigie idyllique de la célèbre hôte de Cirey: ‘La divinité de ce lieu étoit tellement ornée & si chargée de Diamants qu’elle eut ressemblé aux Vénus de l’Opera si malgré la mollesse de son attitude & la riche parure de ses habits, elle n’eut pas eû le coude apuïé sur des papiers barbouïllés d’xx & sa Table couverte d’instruments & de Livres de Mathématiques’. [xiii] Il n’est pas impossible non plus que Mme Du Châtelet, lors de la rédaction des Institutions de physique et de la traduction des Principia, se soit tournée plus fréquemment que Voltaire lui-même vers le cabinet de physique, attendu que ce dernier ne fut véritablement complété qu’après la parution des Eléments de philosophie de Newton. C’est, ironiquement, Mme Du Châtelet et non Voltaire, qui eût bénéficié des avantages d’un cabinet de physique complet, destiné à la reproduction des expériences newtoniennes.

Les mathématiques abstraites, si l’on s’en tient à la citation précédente, ne conviennent pas parfaitement au lustre baroque que les machines décorées ornant les cabinets de physique des aristocrates. Et pourtant, réunies comme elles le furent à Cirey, ces deux entités à première vue dichotomique matérialisent une facette intellectuelle propre au siècle des Lumières: celle de la complémentarité entre le catalogue général des réalisations humaines et des machines de l’Encyclopédie et les principes abstraits de la logique, de la liberté et de la justice. S’il est vrai que Mme Du Châtelet et Voltaire soutiennent séparément une épistémologie de la connaissance à bien des égards distincte, conjointement, par leurs actions et leurs écrits, les hôtes de Cirey incarneraient cette complémentarité entre esprit géométrique et utilitaire, quintessence des Lumières. Au sein de cette ‘Académie universelle de sciences et de bel esprit’, cabinet de physique, faits d’expérience, mathématiques et métaphysique édifient un tout indissociable, une complémentarité désormais représentative de la méthode scientifique moderne.

_________________________________

[i] Voltaire, Siècle de Louis XIV, dans Œuvre complètes de Voltaire, sous la direction de Louis Moland, 52 vols (Paris 1877-1885), xiv.iii-iv (c’est moi qui souligne).

[ii] Voltaire à Louis François Armand Du Plessis, duc de Richelieu, 30 [juin 1735] (D886).

[iii] Voltaire, Siècle de Louis XIV, p.421.

[iv] Condorcet établit même un rapport entre la physique et les œuvres poétiques de Voltaire: ‘Il est utile de répandre dans les esprits des idées justes sur des objets qui semblent n’appartenir qu’aux sciences, lorsqu’il s’agit ou de faits généraux importants dans l’ordre du monde, ou de faits communs qui se présentent à tous les yeux. L’ignorance absolue est toujours accompagnée d’erreurs, et les erreurs en physique servent souvent d’appui à des préjugés d’une espèce plus dangereuse. D’ailleurs les connaissances physiques de Voltaire ont servi son talent pour la poésie. Nous ne parlons pas seulement ici des pièces où il a eu le mérite rare d’exprimer en vers des vérités précises sans les défigurer, sans cesser d’être poëte, de s’adresser à l’imagination et de flatter l’oreille; l’étude des sciences agrandit la sphère des idées poétiques, enrichit les vers de nouvelles images; sans cette ressource, la poésie, nécessairement resserée dans un cercle étroit, ne serait plus que l’art de rajeunir avec adresse, et en vers harmonieux, des idées communes et des peintures épuisées’. Condorcet, Vie de Voltaire, dans Œuvre complètes de Voltaire, i.214.

[v] Mme Du Châtelet à Algarotti, [c.1er octrobre 1735] (D920).

[vi] Selon John Leigh, ‘Voltaire seems drawn to the study of history precisely because it does, in his eyes, resist generalising and systematising responses, conclusions stamped absolutely and axiomatically’. Leigh, Voltaire: a sense of history (Oxford 2004; SVEC 2004:05), p.91.

[vii] Joseph Priestley, ‘Lectures on history and general policy’, dans The theological and miscellaneous works of Joseph Priestley, sous la direction de J. T. Rutt, 25 vols (Londres 1817-1831), xxiv.27-28; cité par Schaffer, ‘Natural history and public spectacle’, p.1.

[viii] Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the order of nature, 1150-1750 (New York 2001), p.354-355.

[ix] Simon Schaffer, ‘Machine philosophy: demonstration devices in Georgian mechanics’, dans Instruments, sous la direction de Albert van Helden et Thomas L. Hankins, Osiris 9 (1994), p.157-182 (p.160).

[x] Schaffer, ‘Machine philosophy’, p.181.

[xi] Au sujet de l’abandon de la physique, voir Voltaire au comte d’Argental, 22 août 1741 (D2533). Voir aussi Voltaire à Pitot, 19 juin [1741] (D2500); Voltaire à Cideville, 25 avril 1740 (D2201). Quant au cabinet qui se trouve à Paris, Voltaire écrit de Colmar à sa nièce et amante, Mme Denis: ‘Du Bordier est il encor dans notre maison ? S’il y est il pourra servir à emballer le cabinet de phisique. Sinon l’abbé Nolet pourra fournir un homme. Voylà de tristes arrangements’. Voltaire à Mme Denis, 27 janvier [1754] (D5638). Une semaine plus tard, il réécrit: ‘Il y a un nommé Pagni qui fait des expériences comme Nolet, et qui m’a fourni beaucoup de machines. Il demeure sur le quai des quatre nations, il est adroit, il emballera tous mes instruments de phisique si Bordier n’est plus au logis’. Voltaire à Mme Denis, 5 février [1754] (D5652).

[xii] Voltaire, en contrepartie, s’oppose à la métaphysique, qu’il compare à un jeu d’esprit, ‘au pays des romans’: ‘toute la théodicée de Leibnitz ne vaut pas une expérience de l’abbé Nolet’. Pour contrer cette inclination, il propose d’acquérir ‘un cabinet de physique, & le faire diriger par un artiste; c’est un des grands amusements de la vie’. Voltaire à Rolland Puchot Des Alleurs, 13 mars 1739 (D1936).

[xiii] Le Blanc à Bouhier, [19 novembre 1736] (D1205).

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March 10, 2009 - Posted by | Epistemology, Instrument | , , , ,

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